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À Washington, le mot « urgence » est de plus en plus devenu une sorte de formule magique qui débloque des pouvoirs que le Congrès n’avait jamais eu l’intention d’accorder. Initialement destiné à être une exception étroite pour de véritables crises, ce label sert désormais souvent de prétexte à un excès de pouvoir gouvernemental, élargissant l’autorité exécutive et affaiblissant la crédibilité fiscale de la nation. Un exemple flagrant est la revendication de l’administration Trump selon laquelle le président peut imposer de larges tarifs en vertu de la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence internationale (IEEPA) simplement en déclarant qu’un déficit commercial de plusieurs décennies constitue une urgence. Cela est particulièrement préoccupant car la Constitution attribue clairement le pouvoir de taxation au Congrès, alors que l’administration soutient que le président seul décide de ce qui constitue une urgence et peut donc exercer des pouvoirs tarifaires sans contestation.\n\nCette interprétation risque de donner au président une autorité sans contrôle pour remodeler l’économie par des taxes de toute taille et durée. Des critiques de tout l’éventail politique ont déposé des mémoires d’amicus curiae soulignant que l’IEEPA n’autorise pas de tels pouvoirs étendus et qu’une urgence ne peut être définie comme une condition économique de longue date coïncidant avec la prospérité croissante des Américains. Par ailleurs, le Congrès lui-même a contribué au problème en exploitant le label d’urgence dans les questions budgétaires. Chaque fois que les plafonds budgétaires ou les règles pay-as-you-go (PAYGO) menacent de limiter les dépenses, qualifier ces dépenses d’« urgence » les exonère de ces contrôles fiscaux.\n\nDepuis 1991, les dépenses d’urgence ont totalisé environ 12,5 billions de dollars (ajustés à l’inflation), avec 2,5 billions de dollars supplémentaires en coûts d’intérêts sur la dette résultant de ces dépenses. Au cours de la dernière décennie, environ 10 % de toute l’autorité budgétaire a porté le label d’urgence. Plutôt que d’agir comme une soupape de sécurité, la désignation d’urgence est devenue une échappatoire permanente qui mine la discipline fiscale. Le Bureau de la gestion et du budget (OMB) établit un test en cinq parties pour les dépenses d’urgence — exigeant qu’elles soient nécessaires, soudaines, urgentes, imprévues et non permanentes — mais le Congrès applique rarement rigoureusement ces critères. Une fois que les dépenses sont jugées « urgence » et que le président les approuve, elles contournent les plafonds budgétaires et les règles PAYGO avec peu de surveillance.\n\nDe plus, le label d’urgence est distinct des déclarations spécifiques de « situation d’urgence nationale » en vertu de lois comme celles de Stafford ou des Urgences nationales, ce qui facilite le financement de projets routiniers ou non liés sous couvert d’urgences. Cette faille procédurale fait disparaître les garde-fous fiscaux. L’opportunisme joue également un rôle ; les projets de loi d’urgence avancent souvent rapidement avec un contrôle limité, en faisant des véhicules parfaits pour des dispositions non liées qui échoueraient autrement. Cela s’est produit avec le paquet d’aide pour l’ouragan Sandy en 2012–13 et s’est répété dans d’autres lois sur les catastrophes.\n\nLa pandémie de COVID-19 a amplifié cette dynamique. Par exemple, une grande partie des 1,9 billion de dollars du plan de sauvetage américain n’avait que peu de lien direct avec la pandémie. D’importantes sommes ont été allouées aux gouvernements des États et locaux dont les revenus avaient déjà rebondi, ainsi qu’à de vastes expansions de l’éducation et de la protection sociale destinées à durer bien au-delà de la crise. Le label d’urgence a exempté ces dépenses des règles budgétaires, permettant aux législateurs de promouvoir des programmes permanents déguisés en aides temporaires. La fermeture actuelle du gouvernement tourne en partie autour des tentatives de rendre permanentes certaines de ces mesures d’urgence, comme l’expansion des crédits d’impôt pour les primes Obamacare.\n\nL’usage abusif du label d’urgence a des conséquences tangibles. Les coûts d’intérêts liés à la dette générée par les urgences réduisent les fonctions gouvernementales essentielles, et les Américains ressentent la pression des tarifs déclenchés par les urgences. Si cette tendance se poursuit, le gouvernement aura moins de flexibilité lorsque de véritables crises surviendront. Une république qui traite les urgences comme une politique routinière risque de perdre les contrôles et contrepoids essentiels. Le label d’urgence doit être restauré à son rôle prévu — réservé aux situations rares, temporaires et pleinement responsables qui nécessitent une action rapide mais limitée.\n\nVeronique de Rugy, chercheuse principale au Mercatus Center de l’Université George Mason, souligne que retrouver la signification originale de ce mot est crucial pour préserver à la fois la responsabilité fiscale et l’équilibre constitutionnel des pouvoirs entre les branches du gouvernement.